Se sent-il chez lui dans leur foyer ? Ce ne serait pas convenable et, puisqu’ils l’hébergent et le nourrissent, que la nouvelle maîtresse de maison lave son linge, ravaude ses pantalons, recoud ses boutons, il met un point d’honneur à continuer à se rendre utile autant qu’il peut afin de payer son écot, entretenant les abords du domaine comme un paysan devenu jardinier, ramassant les pommes à cidre, aidant à la moisson, « barbeyant » les haies surtout, c’est-à-dire leur faisant la barbe pour éviter que la végétation subreptice (branches divagantes, ronces, mauvaises herbes) ne vienne gêner le labeur des champs, désormais mécanisé.
« Barbeyer », voilà un mot de son vocabulaire, un verbe patois précis, concis, évocateur. On en trouve beaucoup d’autres au fil des pages, un glossaire les regroupe à la fin. Très vite, ils ne gênent plus du tout la lecture, même quand on a été élevé dans un autre contexte campagnard – celui du Vexin français en l’occurrence, où la même opération (le nettoyage d’un espace bocager) se disait « approprier » : approprier les boqueteaux subsistant au milieu des grasses terres à betteraves, c’était les rendre propres, leur faire une beauté. Mais dans ces coins-là on était déjà en avance, bien avant le remembrement qui a détruit le paysage gallo-romain. On emblavait des dizaines d’hectares d’un seul tenant alors que la ferme Loiseau ne contient que 22 hectares, et dès 1950 le bocage n’était plus, si près de Paris, qu’une survivance, avec ses chemins jaunes de « sable à lapins », en fait une très fine argile pulvérulente, ses taillis à morilles, ses haies pleines de merles et de rouges-gorges.
Le vieux Mayennais, lui, se souvient d’un monde plus archaïque, plus resserré, une mosaïque de fonds où coulent des ruisseaux, il se souvient de vergers, d’étendues relativement restreintes où l’on conserve l’assolement triennal, de jachères où paissent les vaches et les juments, de fourrage que l’on rentre à l’abri, de moisson esthétiquement tournée en meules hautes et rondes. Et puis il y a des châtaigniers chez lui, c’est donc une terre, par endroits au moins, plutôt maigre et pauvre. Les traditions d’élevage et les manières culturales y furent perpétuées plus longtemps que dans les plaines à blé ouvertes du Vexinois.
Pour tout le reste en revanche, tout ce qui a lieu sur l’aire, le large espace entre les bâtiments de la ferme, granges, hangars, écuries, les moments de son existence que se rappelle Loiseau, solitaire entouré de parents avec qui il ne communique pas, seraient transposables partout ailleurs dans la France attardée, restée si rurale, des années étirées de l’Occupation, une France qui ne survit plus nulle part.
Naturellement, seuls les vrais fermiers qui utilisaient des bêtes pour les travaux pénibles de la ferme ont eu, comme le père Loiseau, un contact profondément affectif avec chevaux ou génisses. Il est loin d’être un inculte, l’ancêtre, il a passé son certificat d’études primaires, une cérémonie imposante dans les cantons d’autrefois, et dont l’instituteur qui en revenait avec ses élèves lauréats s’enorgueillissait à juste titre, cérémonie inoubliable pour le hussard d’une République mise sous le boisseau par les salauds de la Francisque, valets des « Boches », inoubliable pour l’enfant. Et il n’est pas méchant non plus, cet homme qui renoncera à chasser dès que sa maladresse aura fait de lui le témoin horrifié de l’agonie animale. À l’écouter, ceux d’entre nous qui connurent le privilège de régner sur des clapiers et une basse-cour, et l’expérience traumatique de frémir à la mort du lapin avant de le dépouiller encore chaud, et d’assister à l’assassinat prémédité du cochon, concluront aisément que les remembrances du héros de ce livre ne sont pas d’un vieillard idiot.
Quant aux autres lecteurs, les citadins qui ne voient la viande que sous cellophane, n’est-il pas évident que L’Homme des haies constituera pour eux et leurs petits une formidable leçon d’ethnographie sur une espèce disparue, celle du paysan, et sur une forme aujourd’hui paradoxale du bonheur ?
Les savoirs du bonhomme qui ici se raconte ne sont pas simples à acquérir. Ils relèvent d’un artisanat très codé. Par exemple, les manches des outils avec lesquels on besogne à la main dans les fourrés, et singulièrement celui de la « fourchette » permettant de maintenir à distance les longues tiges torses des ronciers qui ne demandent qu’à vous revenir en pleine figure tandis que vous les coupez à la serpe ou à la faucille, tout comme les manches de ces deux derniers accessoires indispensables, c’est un métier de les fabriquer dans la bonne essence de bois et d’y assujettir comme il faut la lame métallique, métier qui s’apprenait sur le tas, que le vieux est fier de maîtriser, qu’il serait heureux d’apprendre à ses descendants, mais ils ne jurent que par les moteurs qui coûtent cher, tombent en panne, font un bruit infernal qui empêche d’entendre ceux de l’environnement naturel.
Aucune nostalgie pourtant dans les remarques de l’aîné, aucun regret du tousseux abject de 1940 qui, sans avoir jamais rien su faire de ses dix doigts, chevrotait que la terre, elle, ne ment pas. Loiseau n’est pas un corbeau déplumé, il ne peste pas contre la jeunesse, et à peine contre la disparition de ses chères juments. Non, ce qu’il croit constater, c’est que ceux qui lui ont succédé ne sont pas heureux. Or, lui l’était, et la chose est malcommode à expliquer. Il était jeune en ce temps-là, c’est un fait. Mais il trimait du matin au soir, se coltinant d’une saison l’autre tous les boulots de la ferme et certains, il l’avoue parfois, pas du tout gratifiants, les pieds dans le fumier ou glissant sur la bouse. Le seul loisir dont il se souvienne, c’était lorsque sa femme l’accompagnait dans certaines tâches qui lui plaisaient à elle, à Suzanne, loisir au travail en somme, puisque l’idée de vacances n’existait pas dans ce monde peu changé depuis Les Géorgiques.
En quoi pouvait donc consister le bonheur pour cet homme si occupé ? En quoi consiste-t-il aujourd’hui, alors qu’il ne lui reste plus rien en propre que la vie, à laquelle du moins il tient en dépit de la solitude ? Tout l’art du romancier Trassard – ce monologue en effet, bien que fondé sur la sténographie mentale de discours qui ont dû être tenus devant celui qui les chronique, s’il repose sur un matériau brut, une fois rassemblé en un savant désordre, devient roman – vise à mettre en lumière la nature exacte de ce bien-être en bannissant du ressassement intérieur du père Loiseau les banalités nostalgiques, à seule fin de faire éprouver par le rythme de la langue, l’humour sous-jacent des anecdotes, le récit minutieux de la suite des actes qui, mis bout à bout, décrivent la plantation des choux ou la récolte des pommes de terre, de faire éprouver qu’il existe un bonheur campagnard spécifique.
Couper des branches à la scie bien affûtée, des rejets de noisetier (le « queude ») à la serpe, se faufiler au pied des haies et y repérer l’oiseau au nid, le lièvre au gîte, sans l’effrayer depuis qu’on ne chasse plus, entendre le bruit du vent dans les feuilles et non celui des tracteurs, appeler une jument par son nom, manger au coin du feu en hiver les châtaignes qui sont maintenant dédaignées par les jeunes habitués à d’autres délices, tel est le combustible actuel de la joie de vivre, qui se nourrissait autrefois du sentiment de plein accord entre le donné d’une nature purement immanente et la toute-puissance du travailleur.
Cette joie présente est créée par l’esprit qui se remémore. Faire revivre le passé dans la boîte noire du cerveau, c’est déjà création, dans la langue même de la rêverie, de choses qui n’existent plus, qui n’existent pas encore, qui n’existeront jamais. La source de l’étrange bonheur de Loiseau est là. Son écriture mentale le porte et tout laisse croire que le travail apparemment répétitif, en fait étonnamment varié, de la ferme n’a cessé de susciter en lui, depuis l’enfance, ce flot intarissable. Bonheur certes amoindri depuis qu’il est seul et réduit à discuter sans fin avec lui-même, bonheur révolu mais non point anéanti. Le nettoyage méthodique des haies est une discipline d’écrivain.
Pourquoi prend-on à ce livre fait de mille petits riens un plaisir si extrême, décuplé sans doute chez celui qui, comme moi, sait ce que « barbeyer » veut dire et se plaît aussi, comme le père Loiseau, à gratter son carré de nature, ou plutôt de campagne, cette invention artificielle des laborieux et innombrables jardiniers qui essartèrent la Gaule chevelue depuis l’an mil ? Allez le demander à ces hordes de citadins qui s’acharnent sur leur bout de balcon et le fleurissent tant bien que mal. Le bonheur du jardinier s’éprouve en sarclant mais il reste tout intérieur. Jean-Loup Trassard l’a admirablement serti, enchâssé dans son texte. Son paysan n’a rien d’un philosophe, c’est un couturier du réel, en un mot un artiste.
Maurice Mourier
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