Trois populations composent ce district enfumé et malpropre avec ses rues défoncées et ses latrines à ciel ouvert qu’on ne peut fréquenter que sur abonnement, ou plutôt deux, qui se partagent « la kermesse nocturne » du marché, dont l’attraction principale est la bouffe : « C’était à croire que la moitié du quartier était sortie faire la cuisine pour l’autre moitié. » Cinquante pour cent plus cinquante pour cent, cela devrait signifier la totalité, en arithmétique puérile et honnête. Mais justement cette logique-là n’a pas cours à W. puisqu’elle ne rend compte que de la population visible.
Or une bonne partie « supplémentaire » de gens, en tout cas dans le quartier des poinçonneurs de médailles, ruraux immigrés, natifs déplacés du lointain Pékin nordique dans le Sud tropical où ils crèvent à petit feu accablés par la torpeur moite de l’été, originaires des saines montagnes environnantes chus dans la chaudron du Yang Tsé Kiang, tout ce magma de misérables qui subsistent comme ils peuvent de soupe claire et de trognons pourris ne compte pour rien dans l’ensemble du peuple. Ils sont invisibles, c’est eux « la troisième moitié ».
Comme dans le chœur grec antique ils ont en charge le commentaire du train-train quotidien et la lamentation des malheurs. On entend vaguement leur voix indistincte, maussade ou cynique. Ils composent une neutralité sans visage, se désignent eux-mêmes d’un simple « nous » et n’ont d’existence que comme voyeurs des « héros ».
Tel est le postulat de construction de ce roman insolite et attachant, qui ne révèle sa puissance qu’à seconde lecture, la première obligeant à une délicate gymnastique mentale entre des noms qui sont à peine ceux de personnages liés par le voisinage ou la parenté – d’où l’extrême utilité de l’index final pour savoir qui est qui et permettre une lecture renouvelée, sinon lucide. Le maquis des patronymes et des hypocoristiques chinois, apparemment affectueux, en réalité indifférents, qui s’appliquent à des créatures dépourvues de signes particuliers autorisant à les identifier à coup sûr reste longtemps opaque pour le lecteur occidental. Mais ce parti pris (noyer tout un chacun dans la masse) correspond aux intentions les plus profondes de Ling Xi.
« Personnages » en effet, les marionnettes que l’auteur manipule sous nos yeux en un ballet grinçant à la James Ensor, un ballet dérisoire et frénétique mené ma foi ! d’une poigne étonnamment solide, le sont à peine et, s’ils tiennent ici ou là des rôles, parfois au premier plan, ce sont ceux de bien piètres héros. Au centre approximatif de l’intrigue, réduite du reste à sa plus simple expression, un niais, l’ex-paysan Guo Leda. Il s’échine à poinçonner aussi bien – ou aussi mal que les autres ouvriers, qui tous ont laissé plusieurs doigts dans ce boulot répétitif, dangereux et mal payé. Compagnon de misère de tous les anonymes, étranger comme eux à la cité tentaculaire où il a échoué mais qu’il n’habite pas vraiment, parqué, avec les jeunes travailleurs sans femmes, dans le « dortoir pour célibataires » accolé à l’usine, il serait peut-être accueilli et même aidé par « la troisième moitié » dont il fait authentiquement partie si une tare insurmontable ne l’isolait pas de tout groupe amical possible. Il est le seul, en effet, à avoir poursuivi des études supérieures. Même médiocre, l’école d’ingénieurs d’où il est sorti l’a transformé en cette bête noire de tous les prolétaires incultes de W., un intellectuel, race haïssable en Chine plus qu’ailleurs depuis que le sage Président Mao, précurseur sur ce point de doctrine des non moins sages Khmers rouges, a stigmatisé de fait les « crânes d’œuf » et les a changés en parias.
Est-ce l’ostracisme dont il est victime qui enferme Guo Leda dans sa singularité et va le porter à la transformer en extravagance ? L’auteur, qui refuse délibérément l’analyse psychologique, veillant à ne jamais trop lester de sensibilité complexe des figures qui doivent rester des fantoches – par le choix d’une esthétique rigoureuse qui ne doit rien à l’audace malhabile du débutant – se garde bien de nous dire pourquoi, mais le fait est là : répudiant la jeune et jolie fiancée qu’on lui a amenée de la campagne, le « héros » se choisit d’abord en amoureux éconduit de Jiang Damen, une matrone qui à l’usine l’avait initié au métier de soudeur. Puis, son idylle rompue, il se met en tête d’épouser une femme illettrée, non divorcée (mais son mari, arrivé à Taiwan il y a trente ans avec les débris de l’armée vaincue de Tchang Kaï-chek, n’a jamais refait surface, le mariage paraît donc rompu de facto), et qui surtout, scandale notable, a déjà soixante-neuf ans quand lui-même n’en a que vingt-trois ! Est-il reconnaissant à cette créature pathétique parce que, gardienne de la vidéothèque de l’usine, elle lui réserve la meilleure place – une chaise dotée d’un coussin, luxe suprême – près de l’écran ? Parce qu’elle veille sur lui en mère et lui mitonne de petits plats ? Veut-il lui aussi, en lecteur assidu d’une édition périmée du Guinness Book of Records, réaliser un exploit mémorable ? Agirait-il par préférence sexuelle affirmée ? Nous n’en saurons rien.
À partir de ces données à la limite du vraisemblable – mais nous sommes dans le Théâtre des Pantins d’Alfred Jarry, et non dans un roman réaliste –, l’auteur imagine une fabuleuse histoire oscillant entre bouffonnerie et drame baroque. En Chine comme ailleurs (c’est déjà 2001), le cirque médiatique n’attend qu’une information en marge de l’ordinaire pour se mettre en branle. Le couple si mal assorti du plouc ingénu devenu O.S. et de la vieille à la destinée antérieure marquée par une malchance tenace (son beau-père ivrogne la roue de coups bien qu’elle lui serve de bête de somme, à lui le farniente, à elle la tristesse et les privations), se voit promu soudain à une célébrité romantique, exemple du triomphe de l’amour. Les touristes extasiés affluent, la ruelle sordide où végètent Han Saite et Guo Leda se change en lieu de pèlerinage, en Pont des Soupirs, les voisins devenus attentionnés vendent des billets, des « produits dérivés », c’est la fortune dans ce qu’elle a de plus vulgairement hollywoodien.
Puis le vent tourne, le soufflé retombe, les photos dédicacées ne se vendent plus, les billets de dix yuans assemblés en liasses se tarissent. Enfin, les époux divorcent, Guo Leda se remarie avec la sœur du comptable qui gérait ses affaires du temps de sa splendeur. Tout semble s’apaiser, s’arranger, revenir à une sorte acceptable de norme. Mais c’est compter sans le Destin qui règle nos vies, comme l’avait annoncé l’exergue du livre. Et voilà l’antique épouse délaissée qui se rebiffe, bouffe le nez – au sens propre – de sa rivale. Voilà Guo Leda qui s’emporte contre une retenue sur salaire, à l’usine qu’il a dû réintégrer, agresse et assomme son patron, croit à tort l’avoir tué, se suicide du haut d’une terrasse devant les « nous » accourus au spectacle et qui, pour la forme, font semblant de vouloir l’en empêcher.
Grandeur et décadence d’un minable. Les « nous » anonymes avaient bien anticipé cette peu glorieuse fin par une réflexion initiale en forme de sagesse des nations : « Dans la vie, il y a ceux qui n’ont pas réussi leurs études, et ceux à qui les études n’ont pas réussi. Le premier malheur frappe la majorité, mais c’est un malheur mineur comparé au second. »
Ling Xi est une jeune femme d’une trentaine d’années. Elle écrit directement un français riche et maîtrisé, qui s’adapte avec souplesse à tous les niveaux de langue et paraît à peine un peu artificiel quand interviennent les apocopes et trivialités du parler populaire. Quelle part d’éventuels correcteurs ont-ils prise à l’obtention de cette aisance frappante ? Le texte abonde trop cependant en traits de style personnels, dans le registre du sous-entendu comique ou satirique en particulier, pour que ces qualités ne trahissent pas une personnalité affirmée et solitaire. Il présente un festival presque ininterrompu de formules à l’emporte-pièce qui, dans leur impassibilité affichée, font souvent penser à celles de Jules Renard. Comme celui-ci, Ling Xi préfère la caricature incisive ou la saynète féroce à toute tentation compassionnelle de comprendre et d’excuser ses personnages, maintenus dans un état de maigreur narrative insigne, fantoches d’une Chine dont l’histoire, de 1943 à nos jours, est passée en revue, d’étape en étape, de l’agression japonaise aux folies de Mao et à l’emballement capitalistique d’aujourd’hui, sur le modèle peut-être du grand romancier Mo Yan, mais à l’accéléré. S’ensuivent des effets remarquables de comique, analogues à ceux de la slapstick comedy américaine des films poursuites de Mack Sennett (voir au début la scène d’une cocasserie parfaite et d’un parfait sinistre – elle entraîne mort d’homme – de la partie d’échecs disputée en pleine rue).
Il convient donc vraiment de lire ce livre deux fois. La première, on reste en surface, on tend à croire que l’auteur n’a pas un réel tempérament de romancier, incapable qu’il serait d’animer ses personnages réduits à une effigie de carton. Les malheureux moineaux qu’une absurde campagne d’éradication des nuisibles décidée par Mao forçait, affolés du tintamarre des casseroles cognées par les paysans, à voler sans relâche jusqu’à ce qu’ils finissent par tomber au sol, morts d’épuisement, semblent susciter la révolte du narrateur plus que la condition humaine exploitée et avilie.
Une seconde lecture attentive prouve que cette impression est fausse. Jules Renard aimait Poil de Carotte, Ling Xi vibre, à l’égard de ses marionnettes secouées comme des pruniers par le vent âpre de la destinée, d’une tendresse contenue. Elle excelle à ramasser en une phrase chargée de sous-entendus ravageurs toute une indignation, une haine palpable des lendemains qui chantent et du communisme réel, et tout cela repose, à l’évidence, sinon sur une expérience vécue – l’auteur est trop jeune –, au moins sur une expérience contée par des proches, et qui pèse encore de tout son poids sur le cœur. Ici l’efficacité de l’écriture repose sur l’art de l’understatement, le feu couve sous la cendre, la dérision permanente est un masque. Ling Xi possède un style qui mord et ne lâche pas prise. Les apartés drolatiques de « la troisième moitié », mis au compte d’une vox populi d’autant plus impitoyable qu’elle émane de non-citoyens sacrifiés, la critique dévastatrice de la Chine d’hier et d’aujourd’hui, tout contribue à faire de ce jeune écrivain, dès aujourd’hui, un auteur avec qui il faudra compter. Gageons qu’elle ira bien plus loin si les circonstances la favorisent.
« Nous n’avions jamais été aussi fiers de notre usine au bord de la faillite qu’en cet automne 2001. Le 11 novembre, date fatidique redoutée par tant d’entreprises étatiques à la production approximative, la Chine réintégrait l’OMC. Le même jour, la célèbre Voice of America rapportait l’ouverture du marché chinois au déferlement des produits occidentaux, le suicide de deux vaches dans une ferme texane et le mariage d’un salarié de l’Usine des Interrupteurs de W., c’est-à-dire la nôtre. La nouvelle se répandit vite dans toute la ville et bientôt dans tout le pays. Jamais notre agglomération poussiéreuse étendue à travers les montagnes n’avait suscité tant d’intérêt. Même en 1999, lorsqu’elle avait dépassé Mexico en nombre d’habitants, seuls les speakers de nos radios locales avaient interrompu leurs programmes pour annoncer avec émotion que nous étions désormais la-plus-grande-ville-du-monde. La dernière fois que les quotidiens nationaux avaient cité à la une le nom de W. remontait au contrôle national de la propreté urbaine, trois ans plus tôt, où nous avions fini bons derniers du classement.
Le 12, au milieu de la matinée, Fu Taici, secrétaire général du Parti de l’usine, nous réunissait d’urgence sur le parvis devant le bâtiment de la direction. L’info passée en boucle à la radio américaine, enregistrée et traduite la veille au soir par Dai Jiande, du Département de la Propagande, fut diffusée par haut-parleur. Le mandarin de Dai Jiande, fortement travesti par l’accent de W., nous faisait rire. Fu Taici leva le moignon de son index absent et nous rappela au sérieux. Le maire venait d’appeler, de même que notre directeur d’usine, depuis trois ans en MBA à Beijing. Grâce aux satellites de Voice of America, le nom de notre usine faisait en ce moment même le tour de la planète. Pourquoi ne pas profiter de cette soudaine notoriété pour exporter nos interrupteurs partout où leur nom les précédait ?
Bientôt, des essaims de journalistes venant des quatre coins du pays se pressaient à notre porte, pour autant qu’ils aient pu la trouver. Car, phagocytée de part et d’autre par les entrées solennelles de nos deux riches voisins, l’Usine de Caoutchouc n° 825 reconvertie dans la fabrication de sauce de soja et le Musée de la Révolution, la nôtre s’était atrophiée jusqu’à devenir un sombre boyau. Mais celui-ci ne tarda pas à se voir parer de guirlandes pour les guider depuis la rue vers les entrailles de notre vaste usine, avec ses bâtiments et ses ateliers pavoisés comme aux jours de fête. (…) »
Ling Xi, La Troisième Moitié, © MAURICE NADEAU, p. 11-12.
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