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Quelques échos du bunker

Article publié dans le n°1016 (01 juin 2010) de Quinzaines

    Tout semblait se liguer cette année pour faire du Festival de Cannes 2010 un millésime infortuné : un mini-tsunami qui a transformé la Croisette en marécage quelques jours avant l’ouverture, le nuage de cendres du volcan islandais qui risquait d’interdire l’accès aérien à la Côte, quelques remous politiques – la menace de manifestations contre le film de Rachid Bouchareb, Hors-la-loi, le mécontentement du gouvernement italien à l’annonce de la projection du film de Sabina Guzzanti Draquila, trop peu amène à l’égard du bienfaiteur de la Nation –, l’accusation, qui revient comme une antienne, d’une sélection sans goût ni saveur (1) réservée à quelques cinéastes abonnés. Sans oublier la campagne publicitaire des auteurs et interprètes de Ça commence par la fin, reprochant au Festival d’avoir eu peur des audaces sexuelles de leur œuvre (2)…
    Tout semblait se liguer cette année pour faire du Festival de Cannes 2010 un millésime infortuné : un mini-tsunami qui a transformé la Croisette en marécage quelques jours avant l’ouverture, le nuage de cendres du volcan islandais qui risquait d’interdire l’accès aérien à la Côte, quelques remous politiques – la menace de manifestations contre le film de Rachid Bouchareb, Hors-la-loi, le mécontentement du gouvernement italien à l’annonce de la projection du film de Sabina Guzzanti Draquila, trop peu amène à l’égard du bienfaiteur de la Nation –, l’accusation, qui revient comme une antienne, d’une sélection sans goût ni saveur (1) réservée à quelques cinéastes abonnés. Sans oublier la campagne publicitaire des auteurs et interprètes de Ça commence par la fin, reprochant au Festival d’avoir eu peur des audaces sexuelles de leur œuvre (2)…

À quelques jours du palmarès, la grogne est retombée. Il a suffi de quelques projections pour qu’elle s’évapore, au moins chez les festivaliers de bonne foi, ceux qui ont la reconnaissance du ventre lorsque la soupe est bonne. Difficile, en effet, de résister au quarteron de strip-teaseuses américaines surdimensionnées qui traversent en tornade le film de Mathieu Amalric, Tournée, et font de cette plongée dans quelques villes portuaires tristement françaises une ballade dont les accents sont ceux d’un John Cassavetes hexagonal. Sa remarquable adaptation du roman de Daniele Del Giudice, Le Stade de Wimbledon, exceptée, les réalisations précédentes de l’acteur n’auguraient pas d’une telle réussite. Le film sort le 30 juin, avant que ne sonne l’heure de s’enfuir vers les plages ; il n’aura d’ici là rien perdu de son charme.

Certes, les mauvais coucheurs ont pu faire la fine bouche devant Wall Street – Money Never Sleeps, dans lequel Oliver Stone n’a pas hésité à chausser des sabots de forte pointure pour anathémiser les spéculateurs new-yorkais responsables de la récente débâcle. Ce n’est pas tant son approche au bulldozer qui gêne, c’est la contradiction qu’il ne peut éviter entre dénonciation et fascination : malgré qu’il en ait, on sent percer l’admiration pour ces chevaliers des hedge funds et des crédits pourris, et le combat entre requins qui est leur raison d’être. Le Mal n’est pas du côté de l’Argent et du Pouvoir, il est simplement du côté de ceux qui trichent. Michael Douglas, héros du premier Wall Street, du même Oliver Stone, était devenu une idole planétaire pour les traders des années 90 ; sa réapparition ici en prince déchu puis de nouveau triomphant va certainement réalimenter l’imagerie mentale fourbue de leurs successeurs.

De manière très hygiénique, le Festival a fourni avec Inside Job un parfait antidote à cette apologie du Système. L’inconnu Charles Ferguson en démonte très précisément les rouages, en faisant appel à d’autres stars, et pas n’importe lesquelles : Gorbatchev, Carter, Strauss-Kahn, quelques ex-secrétaires américains au Trésor, ex-dirigeants de banques faillies ou professeurs d’économie croquant à divers râteliers. En quatre chapitres, sa démonstration est implacable : spécialiste lui aussi, il ne s’en laisse pas compter, et crible de questions déstabilisantes les arrogants responsables du krach qu’il interroge. Pédagogiquement impeccable, plaisamment didactique, le film est un régal ; on en sortirait requinqué si Ferguson ne nous apprenait en fin de course que l’équipe d’Obama est constituée de ces mêmes éléments dont il a, deux heures durant, prouvé la toxicité. Le système est décidément increvable. Inside Job étant dépourvu des atouts spectaculaires de Wall Street, sa sortie en salles est suspendue au bon vouloir des acheteurs du Marché du film cannois – prière de surveiller Pariscope

Son cahier des charges personnel le contraignant à produire un film par an, et l’inspiration étant une fée capricieuse, on comprendra que Woody Allen en soit réduit à recycler des situations vaudevillesques déjà utilisées dix fois ailleurs. You Will Meet a Tall Dark Stranger appartient à cette cohorte de titres à péremption courte dont le souvenir s’étiole ou se mélange, moments agréables le temps de la projection, et dont on émerge intact, comme si rien ne s’était passé. Au moins a-t-il évité le piège dans lequel s’est pris Takeshi Kitano, Outrage n’étant qu’une enfilade gratuite de scènes violentes que ne vient sauver aucun effort de stylisation. Il semblerait que l’auteur d’Hana-bi, désormais pris par d’autres activités artistiques, ne prenne plus le temps d’écrire un scénario avant de le tourner.

Par bonheur, toutes les valeurs sûres ne pratiquent pas la roue libre, comme le prouvent, chacun dans son registre, Mike Leigh et Stephen Frears. Faute d’avoir encore vu Route Irish, de Ken Loach, on ne peut pas affirmer que le team anglais a fait un sans-faute, mais Another Year du premier et Tamara Drewe, du second, sont parmi les plus réjouissantes choses consommées cette dernière semaine. Chacun dans un schéma classique, les quatre saisons d’un couple sans histoires chez Leigh, entre jardinage, repas de famille et micro-drames collatéraux, et comédie campagnardo-shakespearienne (tendance Peines d’amour perdues) chez Frears, avec cénacle d’écrivains, journaliste ravageuse, et deux pestes adolescentes en guise de coryphée. Chacun disposant d’un scénario travaillé, qu’une réalisation au cordeau exalte ; nous sommes ici devant des machineries magnifiquement huilées, avec de superbes performances d’acteurs, comme dans Another Year, où Lesley Manville atteint des sommets dans son personnage pourtant convenu de secrétaire sur le retour. Cinéma à l’ancienne ? Sans doute. Mais pas encore près d’être dépassé.

La preuve en est par ailleurs Abbas Kiarostami, qui, entraîné depuis dix ans dans des tentatives expérimentales intéressantes (Five, Ten, Shirin), mais qui n’avaient plus que peu à voir avec le public, renoue avec la fiction certifiée, dans Copie conforme. Et de belle façon, comme si ses essais autonomes n’avaient fait que renforcer sa maîtrise dans la construction des situations et la direction des acteurs – ici William Shimmel et Juliette Binoche, dans ses meilleurs jours. À partir d’un argument minuscule, la rencontre en temps presque réel, d’une antiquaire et d’un écrivain d’art, Kiarostami réalise son propre Voyage en Italie, minimal mais essentiel, qui dissimule sous sa simplicité de surface tout un arrière-monde bruissant. Ce qui n’est d’abord qu’un rendez-vous à prétexte artistique – interrogation de l’antiquaire sur les rapports de l’original et de la copie, aiguisée par la visite du musée de Lucignano – devient, par la grâce d’une bistrotière, un jeu de plus en plus sérieux sur le « faire comme si » : une anecdote ancienne qui prête à interprétation personnelle et le couple aléatoire joue à devenir un vrai couple, avec souvenirs communs, reproches ressassés, usure de l’amour, et tentations d’avenir. Réduit à cette linéarité, le film serait peu de chose. En réalité, Binoche aidant, la duplicité s’installe, et même si l’on croit à quoi s’en tenir, l’ambiguïté finit par régner : cette « brève rencontre à Marienbad » ouvre sur des perspectives biaises extrêmement troublantes. Tout devient flou, et l’on croit entendre l’exclamation de Delphine Seyrig à Jean-Pierre Kérien dans Muriel : « C’est pourtant nous qui nous sommes aimés ! » Qu’il nous renvoie à Resnais n’est pas le moindre mérite d’un cinéaste que l’on est heureux de retrouver capable d’un discours propre à toucher de nouveau le spectateur.

Et Godard ? Il n’est pas venu, atteint par un mystérieux mal grec. Mais son Film Socialisme parlait pour lui. Que disait-il ? Bien des choses, assurément, que les exégètes spécialistes de la bouche d’ombre ne manqueront pas d’éclaircir. Nous leur abandonnons cette tâche avec humilité.

1. Libération a rapporté avec délectation la déclaration d’un critique non-identifié, comparant le cru 2010 au Festival de Karlovy-Vary 1972 – ce qui prouve sa méconnaissance de cet excellent festival qui nous fit découvrir en leur temps le meilleur des films de l’Est.
2. Le film étant visible à partir du 26 mai, les spectateurs pourront vérifier que ce ne sont pas les galipettes conjugales des protagonistes qui posent problème, mais la médiocrité racoleuse de l’ensemble.

Lucien Logette