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Vertiges de l'amour

Article publié dans le n°1026 (16 nov. 2010) de Quinzaines

 Bien que l’on craigne de finir par lasser, à force de pousser les mêmes soupirs résignés devant les menus à 25 000 calories que nous offrent chaque semaine les distributeurs, on se doit de souligner la date du 17 novembre : sont annoncés vingt films nouveaux et une réédition, record toutes catégories des cinquante dernières années. Combien de ces titres atteindront le public que certains méritent (on pense à Inside Job, de Charles Ferguson, vu à Cannes (cf. QL n° 1016), remarquable documentaire sur la crise financière auquel les élections américaines fournissent un surcroît d’actualité) ? Combien le cimetière des films ensevelis avec moins de 5 000 spectateurs va-t-il enregistrer d’unités nouvelles ? Réponse une semaine plus tard. La consommation au coin du feu de DVD choisis est une manière d’échapper à cette regrettable incitation à la goinfrerie (1).

FRANK BORZAGE
L’HEURE SUPRÊME, L’ANGE DE LA RUE,
LA FEMME AU CORBEAU, L’ISOLÉ
Coffret de 4 films
Carlotta Films, 49,99 €

 Bien que l’on craigne de finir par lasser, à force de pousser les mêmes soupirs résignés devant les menus à 25 000 calories que nous offrent chaque semaine les distributeurs, on se doit de souligner la date du 17 novembre : sont annoncés vingt films nouveaux et une réédition, record toutes catégories des cinquante dernières années. Combien de ces titres atteindront le public que certains méritent (on pense à Inside Job, de Charles Ferguson, vu à Cannes (cf. QL n° 1016), remarquable documentaire sur la crise financière auquel les élections américaines fournissent un surcroît d’actualité) ? Combien le cimetière des films ensevelis avec moins de 5 000 spectateurs va-t-il enregistrer d’unités nouvelles ? Réponse une semaine plus tard. La consommation au coin du feu de DVD choisis est une manière d’échapper à cette regrettable incitation à la goinfrerie (1).

Lorsque l’éditeur annonce « 4 chefs-d’œuvre d’un maître du cinéma hollywoodien », il ne s’agit pas de publicité mensongère. Frank Borzage (prononcer Borzègui, américanisation du patronyme « Borzaga ») fut effectivement un maître reconnu d’Hollywood, au moins une bonne quinzaine d’années durant, et, même en se limitant à la période comprise entre 1927 et 1940, ce ne sont pas quatre chefs-d’œuvre que l’on trouve dans sa filmographie, mais une grosse douzaine, et de la plus belle eau. Et sans doute plus, si l’on pouvait réactiver le souvenir trop lointain de titres comme Secrets ou Le destin se joue la nuit, ou retrouver la cinquantaine de ses films muets disparus. Il fut un des deux premiers réalisateurs à recevoir un Oscar (en 1928) et un des rares cinéastes hollywoodiens des années 30 à être son propre producteur, dirigeant des étoiles de première grandeur, Gary Cooper, Spencer Tracy, Marlène Dietrich, Clark Gable ou Joan Crawford dans quelques titres peu oubliables. Les mauvaises langues prétendent qu’il était analphabète et se faisait lire les scénarios – au moins disposait-il d’un œil infaillible et d’un sens de l’image et du mouvement qui le classent parmi les plus grands : L’Heure suprême (1927) est le contemporain exact de L’Aurore de Murnau (opportunément réédité) (2), produit par la même compagnie Fox, avec la même actrice principale ; si le second est communément considéré comme un des plus beaux films du monde, le premier ne souffre pas de la comparaison que nous pouvons désormais établir. Nous sommes ici sur des sommets rarement approchés.

Quatre chefs-d’œuvre, ou plutôt trois complets + un mutilé : La Femme au corbeau (The River, 1928/29) fut longtemps le plus célèbre des films perdus, auquel Ado Kyrou avait consacré quelques-unes de ses pages les plus fulgurantes. Ce n’est qu’au détour des années 90 que furent retrouvées quelques bobines qui, assemblées avec des documents d’époque, photos et cartons, permirent à Hervé Dumont, spécialiste de Borzage et de quelques autres, de redonner au film son ossature. Les 54 minutes qui restent, quoique bancales, la narration laissant parfois place, au meilleur moment, à des extraits de synopsis, contiennent des séquences d’exaltation amoureuse sans guère d’équivalent, toutes époques confondues : Kyrou avait raison, rarement le désir aura trouvé meilleure représentation sur un écran, et la chorégraphie de la séduction menée par Mary Duncan, éblouissante créature surgie au milieu de nulle part (un camp d’ouvriers désert), autour de Charles Farrell, pataud bredin des montagnes, conserve une charge érotique intacte. Rien n’est montré, tout est jeu de regards et de gestes, mais la scène qui la voit se coucher sur son amant mort et le ressusciter grâce à la chaleur de son corps atteint ce fameux point sublime d’où, etc.

Le couple est la seule chose qui intéresse Borzage. C’est manifeste, dans ces quatre titres muets, comme dans ses films parlants – Gary Cooper rejoignant Helen Hayes dans L’Adieu aux armes (1933) ou Spencer Tracy abritant Loretta Young dans sa baraque du bidonville de Ceux de la zone (1933) en sont des exemples éclairants. La célébration de la rencontre est ici accentuée par l’utilisation des deux mêmes acteurs, Charles Farrell et Janet Gaynor. Qu’ils soient égoutier et moineau des rues (L’Heure suprême), peintre nomade et funambule d’occasion (L’Ange de la rue, 1928), électricien et fermière (L’Isolé, 1929), ce sont toujours les mêmes personnages ; ils ont des noms, mais ils pourraient être des entités : « The Man », « The Wife », comme dans L’Aurore – dont le sous-titre, A Song of Two Humans, s’applique aux quatre films –, tant à chaque fois, Borzage vise à toucher à l’essentiel : l’amour. Un amour plus fort que tout, plus fort que la séparation (le couple de L’Heure suprême, elle à Paris, lui sur le front de la Marne, correspond télépathiquement tous les soirs à 6 heures), plus fort que le handicap (le paralysé de L’Isolé retrouve l’usage de ses jambes pour rejoindre celle qu’il aime avant que le train ne l’emporte), plus fort que la mort (tué au combat, le héros de L’Heure suprême réapparaît et, malgré sa cécité, traverse la foule qui célèbre la Victoire, grimpe les sept étages qui le mène au « seventh heaven » – titre original du film – pour tomber dans les bras de celle qui l’attend et n’a jamais douté). Même si le Destin s’acharne contre eux – et tous les éléments majuscules du mélodrame, misère, prostitution, quiproquo, séparation, prison, sont présents –, rien ne pourra s’opposer au triomphe du couple. Il fallait, pour faire passer une telle soupe, une duplicité suprême ou le génie de l’innocence. Parions pour la seconde hypothèse ; il n’y a pas de second degré chez Borzage. Dumont le souligne dans le livret qui accompagne le coffret : « Du matériau le plus kitsch, il extrait un diadème de pureté et d’inspiration. Il évite tous les pièges du genre pour atteindre une forme d’authenticité totale, l’émotion pure. »

Réunir deux acteurs aussi dissemblables que Farrell et Gaynor était un coup d’audace, magnifiquement réussi – le succès en fit des partenaires pour douze films. Lui, costaud gigantesque, honnête et fruste, elle, minuscule princesse fragile aux yeux battus, lui arrivant à peine sous le bras, et à qui Charles Nodier avait dû penser, un siècle plus tôt, pour décrire Thérèse Aubert : « Elle était de petite taille, mais la nature n’avait jamais donné à des formes plus gracieuses des proportions plus remarquables par leur élégance et leur harmonie. Elle n’avait pas un coloris animé, mais la moindre impression vive la faisait naître, et ce charme fugitif n’en était que plus enchanteur. » C’est elle, évidemment, qui conduit la barque du couple, amenant, en trois battement de cils et un sourire, son géant rugueux à résipiscence. Plus qu’une fée, c’est un ange – le champ sémantique des titres originaux, Seventh Heaven, Angel Street, Lucky Star, l’indique clairement –, dont elle a d’ailleurs la sexualité : hormis ce diamant noir de La Femme au corbeau (jamais le Code Hays d’après 1934 n’aurait laissé passer ses séquences explicites), les amants sont des créatures éthérées, qui s’aiment, s’embrassent, mais font mansarde à part avant le sacrement du mariage. Janet Gaynor n’était pas Louise Brooks.

Mais ce qui étonne par-dessus tout, au-delà de la thématique obstinée, c’est la puissance de la réalisation et le génie formel ici manifesté : une caméra d’une légèreté digne de Murnau traverse en un seul mouvement d’immenses décors de quartiers reconstitués (Montmartre dans L’Heure, Naples dans L’Ange), escalade, juchée sur un ascenseur, les sept étages de l’immeuble gravis par les héros. Travellings jamais gratuits – le cinéaste n’était pas un avant-gardiste, mais un raconteur d’histoires et l’interminable panoramique qui suit Gaynor fuyant les carabiniers (L’Ange) n’est pas là pour faire pousser des râles de plaisir aux esthètes, mais parce qu’il s’agissait de la plus efficace façon de représenter l’intensité de sa panique.

On n’en finirait pas avec Borzage. La plupart des films de Douglas Sirk, longtemps méconnu lui aussi, est maintenant accessible (grâce à Carlotta). Il reste quelques chefs-d’œuvre borzagiens à ramener vers la lumière – on pense en priorité à Trois camarades (1939) et Mortal Storm (1940), superbes tableaux de l’Allemagne en crise. Pour un prochain Noël ?

  1. Tout n’est pas à jeter dans ce qui est à l’affiche ; Raul Ruiz, par exemple, signe avec Les Mystères de Lisbonne son film le plus réjouissant depuis le dernier siècle, et Nostalgie de la lumière de Patricio Guzmán est un magnifique essai – l’un comme l’autre ont par ailleurs été bien défendus lors de leur sortie.
  2. Dans un coffret Carlotta (sortie le 1er décembre) comprenant en outre City Girl, autre chef-d’œuvre, et toutes les traces subsistantes de Four Devils, film perdu. Décidément, c’est Noël avant le temps…
Lucien Logette