Le Journal particulier qui paraît est un complément ou un extrait du grand journal littéraire tenu par l’écrivain, et dactylographié par Marie Dormoy. Ils se sont connus peu avant, à tous les sens du verbe connaître et, depuis, la vie sentimentale et sexuelle de l’écrivain a pris une nouvelle voie. Il passe la soixantaine sans y songer, quand bien même il constate qu’« un peu de modération convient à (son) âge ». Dans sa préface et dans les notes très précises qui accompagnent le texte de Léautaud, Édith Silve, qui mène les diverses éditions de l’écrivain, situe le contexte, met en relief les enjeux. Elle rappelle aussi ce que le journal montre (ô combien !), la situation de Marie Dormoy. Bibliothécaire aux manuscrits Jacques Doucet, elle est aussi secrétaire d’Ambroise Vollard, le grand collectionneur, à qui elle sert de dame de compagnie quand il part prendre les eaux à Vittel. Depuis 1923, travaillant pour l’architecte Auguste Perret, elle écrit des articles sur ce thème dans la revue L’Amour de l’art… et continue de fréquenter cet homme brillant et connu. Toutes choses qui déplaisent à Léautaud, l’ermite de Fontenay-aux-Roses, dont on sait qu’il sort peu, et dont on apprend à travers ces pages combien il est jaloux. Parfois compréhensif envers celle que par ailleurs il peut accabler de reproches, espionner ou soupçonner. Compréhensif envers elle et envers Perret : « Il est bien certain, après tout cela, que la situation de Perret ne doit pas être drôle : aimer une femme, ne plus pouvoir être amant et se douter (l’en laissant du reste libre, si ce qu’elle dit est vrai) d’en avoir un autre. Et elle-même, aimant un homme, lequel devenu zéro sexuellement, ayant besoin de faire l’amour, prenant un autre amant (moi) sans pouvoir se détacher de son autre amour. Trois êtres, au fond, pour qui tout cela n’est pas drôle. »
Cette générosité n’est pas le propre de Léautaud. En règle générale, le soupçon l’emporte. Ce sont parfois des phrases définitives : « toutes les femmes sont des catins ». D’autres fois, l’allusion suffit, ou l’envoi de citations : des maximes de Chamfort, des extraits de Julien Benda auxquels il ajoute ses propres pensées peu amènes. Et puis il y a les paroles. On aurait envie de lire en continu les échanges entre les deux amants. C’est vif, sans apprêt, souvent piquant et blessant. En règle générale, dans la bouche de Léautaud. L’un de ces dialogues se termine par un « Tu gâches toujours tout », qui pourrait servir d’exergue à bien des histoires d’amour. Il ne faudrait en effet pas oublier que ce journal raconte une histoire d’amour, avec ses élans et ses obstacles, ses moments extatiques et ses mortes saisons. Léautaud n’aime pas à moitié : « Je n’aime ni faire l’aveugle ni le soumis. » Il pousse donc assez loin le désir de voir. D’abord, de façon évidente, érotique. Les seins de Marie Dormoy ne le laissent jamais indifférent. Le reste de son corps pas davantage. Pourtant, voir ne lui suffit pas : « Mais je ne me fais pas à la voir nue à mes yeux sans pouvoir en profiter. Je ne sais pas si je n’aime pas mieux ne pas la voir. » Cela lui arrive souvent. La santé fragile de Marie, ses activités nombreuses laissent du temps à l’écrivain pour réfléchir, lui écrire, et ruminer. D’autant que ce Journal est doublé d’une correspondance dans laquelle il lui adresse aussi mots d’amour et remarques blessantes, c’est selon. Sauf quand il raisonne sur ces lettres : « Un homme est ridicule et s’abaisse quand il se répand en lettres d’amour. C’est mon cas. Mais j’ai ce mérite de n’en penser pas moins. Ce qui n’empêche pas qu’il vaudrait mieux ne pas les écrire. Le ridicule, la niaiserie sont toujours au bout. »
Le désir de voir l’entraîne très loin, jusque dans le passé de son amante. Qu’il soit jaloux de Perret et Vollard se comprend ; après tout, ils sont ses contemporains et ses rivaux. La vente à Perret d’un exemplaire d’Amours, par Marie, n’a pas trop plu à Léautaud qui y revient à plusieurs mois de distance. Il dit parfois le mépris qu’il éprouve pour l’architecte et ce qu’il propose pour Paris, comme il s’en prend au « créole », avec un goût discutable. Mais sa jalousie est plus surprenante quand il harcèle sa maîtresse à propos de Lucien Michelot, qu’elle a aimé en 1914 et qui est mort, ou André Suarès, oublié depuis longtemps par Marie. Une autre fois, il lui demande si elle a déjà été enceinte, et surtout de qui, comme si cela le regardait. Mais il est vrai que tout regarde le jaloux. Et peu soucieux de préserver celle qu’il aime, il n’hésite pas à comparer Marie, la blonde, avec Anne Cayssac, le « fléau » avec qui il a vécu une passion agitée, comme dans cette page d’avril : « Je lui ai montré le comique de ce qui est mon lot : “le Fléau ” à 66 ans, faisant la belle, la jeune, se faisant admirer, parlant sans cesse de son cul, – et elle, à cinquante ans à peine, sans une ride ni un cheveu gris, se trouvant vieille femme, presque si calme pour l’amour. Fichue aventure, comme dernière aventure. » À « l’entrain » du « Fléau » fait écho la « réserve » ou la passivité de Marie. Et ce, très souvent. Marie est souvent malade ; elle souffre du cœur et ne peut satisfaire toutes les ardeurs de son amant.
Le rythme du journal crée la répétition. C’est quasiment inévitable, presque nécessaire. Notamment pour le récit au jour le jour d’une histoire d’amour faite de rencontres, de repas précédés ou suivis de « fantaisies ». C’est ce qu’on lit donc, jour après jour, avec quelques moments de creux, périodes dont on a perdu les écrits. L’écriture de Léautaud n’est pas exactement celle de ses « grands » livres comme Le Petit Ami, In memoriam ou Amours. Mais il garde le sens de la formule, pas de la formule pour elle-même mais de celle qui traduit sa lucidité du moment : « Je suis parti comme un visiteur quelconque, à cause de la femme de ménage, mécontent de moi, mécontent des choses, comme toujours, sur toute la ligne, mécontent de mes lettres, mécontent d’être monté chez elle, mécontent du résultat. Quand saurai-je me retenir, garder les choses en moi, n’avoir pas pareille spontanéité, ne pas écrire des lettres comme j’en écris (même des lettres de tendresse) ? Il est bien tard pour changer. »
Léautaud ne change pas : le ton reste le même, sincère, presque innocent jusque dans la cruauté. Et le même désir d’aller jusqu’au bout des sentiments, comme il l’exprime dans cet aphorisme : « Nous n’avons que des amours de plaisir, de distraction, de surface. Le véritable amour, puissant, exclusif, non. » Sans doute est-ce pour de tels propos qu’il reste si vivant aujourd’hui.
Norbert Czarny
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