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Entretien avec Svetlana Carstean

Article publié dans le n°1081 (01 avril 2013) de Quinzaines

Plutôt que d’accompagner les nombreuses œuvres de qualité qui ont paru à l’occasion du Salon du livre, nous avons choisi de nous arrêter sur un moment de la littérature roumaine contemporaine.D’une part, nous avons rencontré Svetlana Carstean, poète née en 1969, qui a publié en 2008 La Fleur d’étau, recueil important qui a reçu de nombreux prix en Roumanie. Elle coordonne « Le Cercle des Poètes Apparus » au sein de l’importante maison Trei/Pandora, s’investissant dans l’édition à l’instar d’autres poètes roumains. Elle nous a permis d’entrevoir quelques-uns des enjeux contemporains de la littérature de son pays et de découvrir son travail poétique singulier. D’autre part, par appétit de contraste, nous nous sommes intéressés à la pensée critique complexe que défend Norman Manea dans son dernier recueil de textes, où s’entremêlent les interrogations qui hantent son œuvre. Il y explore le dépaysement qui désormais le constitue, la langue qui le traverse, ses camaraderies littéraires, ses lectures lumineuses, les forces inépuisables de la littérature, la résistance obligatoire, les traumatismes féconds qui le disloquent et le recomposent sans fin. L’exil est impossible, nous dit-il, et pourtant… Hugo Pradelle
Plutôt que d’accompagner les nombreuses œuvres de qualité qui ont paru à l’occasion du Salon du livre, nous avons choisi de nous arrêter sur un moment de la littérature roumaine contemporaine.D’une part, nous avons rencontré Svetlana Carstean, poète née en 1969, qui a publié en 2008 La Fleur d’étau, recueil important qui a reçu de nombreux prix en Roumanie. Elle coordonne « Le Cercle des Poètes Apparus » au sein de l’importante maison Trei/Pandora, s’investissant dans l’édition à l’instar d’autres poètes roumains. Elle nous a permis d’entrevoir quelques-uns des enjeux contemporains de la littérature de son pays et de découvrir son travail poétique singulier. D’autre part, par appétit de contraste, nous nous sommes intéressés à la pensée critique complexe que défend Norman Manea dans son dernier recueil de textes, où s’entremêlent les interrogations qui hantent son œuvre. Il y explore le dépaysement qui désormais le constitue, la langue qui le traverse, ses camaraderies littéraires, ses lectures lumineuses, les forces inépuisables de la littérature, la résistance obligatoire, les traumatismes féconds qui le disloquent et le recomposent sans fin. L’exil est impossible, nous dit-il, et pourtant… Hugo Pradelle

Hugo Pradelle : Votre recueil La Fleur d’étau a reçu un accueil très enthousiaste en Roumanie. Cet accueil témoigne-t-il d’une attention particulière portée à la poésie dans votre pays?

Svetlana Carstean : Le livre a reçu un accueil critique assez inattendu. L’écriture de ces textes a commencé il y a longtemps – juste après la Révolution – et m’a accompagnée jusqu’en 2003. Il a connu une sorte de repos, attendant 2008 pour être publié. Ce décalage me fait d’ailleurs réaliser un changement d’orientation de la production poétique en Roumanie, qui connaît une certaine effervescence et obéit à des dynamiques renouvelées. Chaque année, quatre ou cinq livres révèlent de nouveaux poètes. La poésie a trouvé une place dans le paysage éditorial.

H. P. : On lit donc de la poésie en Roumanie… En France, elle semble très souvent confinée à une forme de périphérie, presque reléguée, peu lue, mal connue.

S. C. : C’est aussi une bataille qu’il nous faut gagner. Mais il semble que nous soyons sur la bonne voie. La poésie occupe une place centrale, elle forge la langue, la remet toujours au centre, la fait bouger, circuler. Dans le même temps, elle renforce un sentiment d’ouverture et un mouvement cosmopolite. Les poètes roumains voyagent beaucoup, donnent des conférences partout en Europe – depuis la Suède jusqu’à la France ou l’Allemagne. Ils questionnent la langue, la situent et la déplacent en même temps. Disant cela, je pense à des auteurs désormais consacrés comme Simona Popescu ou Angela Marinescu, mais aussi à Radu Vancu, Dan Sociu, Sorin Ghergut, Dan Coman, Elena Vladareanu, Vasile Leac, Constantin Acosmei, Alice Popescu, Andrei Dosa. Ainsi qu’à des plus jeunes comme Val Chimic ou Anatol Grosu… La liste serait trop longue et bien sûr subjective.

H. P. : La littérature roumaine semble hantée par la rupture de 1989. Les générations postérieures ont dû se débrouiller d’une liberté nouvelle, en même temps que d’un fourmillement intellectuel et artistique qui bouscule la tradition.

S. C. : Après 1989, s’est ouverte une période de désintérêt assez généralisé pour la fiction. On la reléguait à l’arrière-plan. Elle semblait emportée par l’euphorie de la liberté économique, l’adrénaline politique. À cette époque, nous avons dû décider très vite de ce qu’il fallait faire. Nous étions empêtrés dans une forme d’extase difficile à gérer. Les gens lisaient des mémoires, des journaux de prison, des textes de la dissidence, un peu comme dans tous les pays qui se débarrassaient de la tutelle soviétique et de la censure. Ma génération a été la première à s’approprier de nouveaux thèmes, à inventer un autre style. Je pense à Răzvan Rădulescu, un écrivain et scénariste roumain qui est publié en France par Zulma (La Vie et les Agissements d’Ilie Cazane). La différence était désormais obligatoire. Il était clair que nous devions analyser, dans les moindres détails, notre passé immédiat. Nous devions trancher un lien obscur avec ce qui nous précédait. Il fallait faire quelque chose de nos enfances durant les années les plus dures du communisme, récupérer une mémoire, entrer en lutte avec le passé. Nous réécrivions ainsi les relations avec nos propres parents, leurs propres choix. Il fallait défaire. La génération d’aujourd’hui se heurte à des enjeux différents. Ils doivent faire quelque chose face à la marchandisation de l’imaginaire du communisme, que nous n’avions pas anticipée, inventer d’autres rapports, plurivoques, avec l’extérieur. Nous sommes dans un nouveau temps de rupture qui fait se réinventer des thèmes, des styles. Ils rejettent une parole de déploration ou une nostalgie compliquée, ils ont besoin de s’éloigner. Depuis 1989, il me semble que nous sommes passés d’une homogénéité désormais disparue à l’hétérogénéité de voix multiples. L’idée de groupe s’est en quelque sorte dissoute pour être remplacée par la quête solitaire d’un langage singulier.

H. P. : Dans La Cinquième Impossibilité, Norman Manea définit la langue comme « le sens de l’appartenance », la littérature comme « l’ultime refuge du refus connu de la résignation » et les mots comme des « armes », outils d’une résistance obligatoire. La poésie pour vous constitue-t-elle une modalité de la survie ?

S. C. : La poésie est parfois le seul moyen de la survie. Il me semble que lorsque le sens de l’appartenance est profondément affecté, la chance de se savoir appartenir à sa propre langue, sa langue maternelle, et surtout à son propre langage, est quelque chose d’essentiel. Le commun rejoint alors la singularité. Mon travail poétique consiste en une lutte pour parvenir à faire le deuil de mon enfance, à pouvoir identifier, nommer ses ruptures. Il faut surtout la prendre en compte, l’assumer. On ne peut pas continuer sans dévier, tourner, changer. Manea parle de la survie pendant l’exil proprement dit, l’inscrit dans un déplacement refondateur. Je parlerais plutôt d’un exil dans mon histoire personnelle, d’une solitude absolue face à mes parents et à mon propre pays. Il ne faut pas oublier que nos histoires portent les destins de nos prédécesseurs, ces pères qui empêchent. On hérite en même temps qu’on invente quelque chose de neuf. C’est par cet exil intérieur que je me suis habituée très tôt à habiter à l’intérieur des mots, à travers la lecture. J’ai alors compris, très vite je crois, à quel point les mots peuvent devenir un refuge où l’on veille, les armes à la main : des armes dont nous avons hérité ou que nous avons inventées.

H. P. : Cela n’exige-t-il pas de concilier l’intime et des questionnements collectifs urgents ?

S. C. : La Fleur d’étau se décompose en quatre parties – Le livre de l’ouvrier ou La fleur d’étau, Le livre des parents ou Je suis sage, je vous le promets, Le livre d’Akihito ou L’amour et Le livre de la solitude ou Do you yahoo ? En écrivant ces textes, je n’ai jamais pensé qu’ils portaient sur le communisme. Le livre n’est pas conçu comme une métaphore de la dictature. Il porte en lui ces questions, mais par le biais de ce que je devais faire avec moi-même, le passé dont je devais me couper. Il s’organise à partir d’un souvenir qui me revenait souvent. Je revoyais les établis et les paillasses dans l’atelier de serrurerie où, avec mes camarades d’école, nous travaillions. J’utilisais un étau banal en métal vert foncé, produisant des pièces identiques et toujours défectueuses. En reconstruisant ce souvenir, je me suis comme déplacée à l’intérieur de l’étau et c’est là que j’ai écrit le poème. Il s’opère alors un échange d’intimité, un déplacement. La Fleur d’étau était apparue pour mettre de l’ordre dans l’informe de l’intime. Un peu plus tard, je me suis rendu compte que mon livre parle aussi d’un deuil collectif et que le communisme qui nous a tous concernés pendant si longtemps projetait son ombre sur tous les éléments de ma vie, comme de toutes les vies. Il fallait se débrouiller de ce soi compliqué face à la complexité du monde. Les traces n’en peuvent être effacées par une révolution ou le scénario d’une révolution.

H. P. : Écrire de la poésie équivaut alors à lutter – avec l’épaisseur de la mémoire, la densité des corps et du temps, la présence des voix ?

S. C. : Je crois, oui. C’est survivre, se tenir debout dans le monde. Écrire signifie réinventer la mémoire, organiser les voix, récupérer son corps.

Hugo Pradelle

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