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Une voix fraternelle

 Témoignage d’admiration et d’affection, la biographie que Daniel Pantchenko consacre à Jean Ferrat se fait l’écho des réactions qu’au fil des ans le « parcours » du chanteur a suscitées, tout en l’inscrivant dans l’environnement historique et politique où il s’est développé.
Daniel Pantchenko
Jean Ferrat "Je ne chante pas pour passer le temps"
(Fayard)
 Témoignage d’admiration et d’affection, la biographie que Daniel Pantchenko consacre à Jean Ferrat se fait l’écho des réactions qu’au fil des ans le « parcours » du chanteur a suscitées, tout en l’inscrivant dans l’environnement historique et politique où il s’est développé.

Aussi les commentaires journalistiques qui ont accompagné la carrière de Ferrat sont-ils cités en abondance, peut-être un peu trop. On peut préférer les moments où l’auteur sur un ton plus personnel nous fait partager son amour pour Ferrat ; un amour qui ne l’aveugle pas puisqu’il reconnaît aisément, par exemple, que telle ou telle chanson est moins réussie que d’autres.

Le père de Jean Ferrat était un immigré russe, fabricant de bijoux à Paris avant – crise oblige – de se faire vendeur de fruits et légumes. Il était juif et périt à Auschwitz en 1942. Ce drame, Ferrat ne l’a évoqué dans une chanson que cinquante ans plus tard (Nul ne guérit de son enfance). La mère de Jean Ferrat avait une jolie voix, elle aimait Jean Lumière et Tino Rossi. Ferrat enfant, la chanson française était tour à tour fantaisiste, tragique (avec Damia, notamment), inouïe (Charles Trenet !).

Comme ses pairs, Ferrat débute dans les cabarets « rive gauche ». Il y rencontre Christine Sèvres, une interprète qu’il admire et qui sera sa première épouse. C’est aussi à cette femme, semble-t-il ardente et douloureuse, que ce livre rend hommage. Jean Ferrat cessera très tôt de se produire sur scène et préférera à Paris (bon selon lui « pour les vacances ») Antraigues, en Ardèche.

Ferrat était ce qu’on appelle un « sympathisant » communiste. Pantchenko souligne que la censure s’est régulièrement exercée contre lui. Inspirée par le film du même nom d’Alain Resnais, Nuit et Brouillard parle de la déportation en un temps (1964) où une telle évocation est considérée comme inopportune par le pouvoir. Potemkine est interdite en 1965 sur les ondes de l’ORTF sous le prétexte qu’on est en période électorale. Ferrat juge cette censure directe moins grave – car plus facile à combattre – qu’une censure plus insidieuse, qui « relève de la lettre de cachet », comme cette interdiction générale qui s’abat sur lui en 1969 lorsque le directeur de la télévision, en colère parce qu’il a parlé politique sur un plateau, lui jure qu’on ne le verra plus jamais sur le petit écran. Un peu plus tard, Jean d’Ormesson obtient qu’Antenne 2 ne diffuse pas Un air de liberté, où Ferrat le mettait nommément en cause.

Daniel Pantchenko nous montre que les communistes orthodoxes n’étaient pas non plus très faciles à contenter. Maria les gênait, il y est question de deux frères tués lors de la guerre civile d’Espagne et qui n’avaient pas choisi le même camp, sans que le texte précise quel était le bon camp, quel était le mauvais ; Camarade les gênait, Ferrat y fait allusion à ce qui s’est passé à Prague en 1968 d’une manière qui n’est pas favorable ; quant au Bilan (1980), Ferrat y brocarde une formule (le « bilan globalement positif » à propos de l’Union soviétique) dont l’auteur (le secrétaire général du Parti communiste français) n’avait probablement pas soupçonné la fortune à venir. Il faut écouter la voix de Ferrat, Pantchenko sait nous en convaincre. Jean Ferrat risquerait de passer inaperçu à côté des autres « grands » de la chanson française : on ne trouve pas chez lui les recherches langagières d’un Brassens, musicales d’un Ferré, l’expressionnisme d’un Brel. Son idéal avoué était d’écrire des chansons à la fois populaires et de qualité. Comme il y a réussi plus que quiconque, l’accusation de « populisme » l’a poursuivi jusqu’au bout. Ferrat déclarait attacher moins d’importance à la musique qu’aux paroles ; c’est vrai qu’il met la musique au service du texte, mais cela ne l’empêche pas d’être un mélodiste sans égal. Alain Goraguer, l’arrangeur de Ferrat (le seul qu’il eut jamais ; on lui doit une part non négligeable de ce qu’on entend quand on met un disque de Ferrat) parle de « lyrisme » pour définir sa musique (et son interprétation aussi).

Jean Ferrat se voyait comme un « chansonnier » (au sens désuet du terme), pas comme un poète. Le poète contemporain qu’il admirait surtout, c’était Aragon ; pour le mettre en musique, il ne prenait pas tel quel un de ses poèmes, il choisissait certaines strophes, les disposait à son gré, faisait de l’une d’entre elles un refrain… Bref, il transformait le poème en une chanson. « Scansion plus que chanson », selon Luc Bérimont, cité dans le livre, la musique de Ferrat « accompagne et baigne sans souligner ». Daniel Pantchenko attire en particulier notre attention sur le dernier enregistrement de Ferrat : Ferrat 95 (16 nouveaux poèmes d’Aragon). C’est le second disque Aragon-Ferrat, et si les chansons qu’il contient ne sont pas devenues des « tubes » comme Que serais-je sans toi ou Aimer à perdre la raison, certaines sont pourtant très belles : Les oiseaux déguisés ou encore J’arrive où je suis étranger : Rien n’est précaire comme vivre/Rien comme être n’est passager/C’est un peu fondre pour le givre/Et pour le vent être léger/J’arrive où je suis étranger. On y retrouve, trente ans après J’entends, j’entends, cette marque de Ferrat : sur des octosyllabes (un mètre souvent populaire), une mesure à 4 temps, un demi-soupir pour commencer, puis des croches qui se déversent, faciles, généreuses.

Certains se sont dits « surpris » par l’émotion que la mort de Ferrat (au mois de mars dernier) a provoquée. Il a incarné à ce moment-là le rêve que lui-même attribuait aux hommes : « abolir la civilisation de l’argent ». On a vu en lui l’un de ceux qui ont réalisé une de nos virtualités, privilégier un peu plus le désintéressement, l’esprit de justice. Daniel Pantchenko a raison d’employer plusieurs fois le mot « fraternel » pour dire l’artiste qu’a été Jean Ferrat, et qu’il reste aujourd’hui. Fortuitement, le pseudonyme ferrat est l’anagramme de frater.

Thierry Laisney

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